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Sœurs Mue

« Une nuit, ma sœur le serpent a rampé jusque sous ma porte, je lui aurais tordu l’oreille comme elle m’a gobé l’orteil. J’ai une sœur comme ça. Plutôt velue mais que tout le monde appelle le serpent.

J’aurais pu faire une très bonne bluffeuse ! Alors je m’était tournée vers les avions. Cela s’avérait une juste décision quand les copains, nous cernant de sa gauche à ma gauche, avaient trop de mal à imaginer que, moi, serpent à plumes les avait plumés de leurs pilotes et glissé mon butin par le couloir de son avant-bras. Ce couloir de manche, aussi dépareillé qu’elle, s’étend bien après l’ourlet de son sweat, jusqu’à mon grand coin là-bas : le couloir à dalles jaunes. J’aime cet endroit. Leurs trésors de l’école s’y entassent, même quelques cadavres gélifiés de margouillats, scorpions ou papillons… Une souris par là.. On y rampe ou on y grimpe dans cette caverne à deux entrées, que pour cette fois la nuit suffit à rendre habitable. Du moins son placard.

Marie-Sarah van der Pol au siège de la Fondation Cuomo © 2022 Fondation Cuomo

Le filet de lumière sous la porte du placard du couloir m’appelait à l’aventure. Tout doucement, je toquais. Rien ne se passa, on changeait toutes les heures, mais comme je n’avais pas été acceptée à la dernière réunion… (je tape trois fois) Ça faisait un temps que je n’avais plus le droit d’entrer (je tape un long un court un court un long) et quand je m’ennuyais la nuit c’était vraiment quelque chose de terrible. Après tout c’était bien notre coin à nous. (Je tape en rythme) Je restais sur le pas du placard, dans les ténèbres du couloir.

Elle insiste. La grande va se lever. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien me vouloir ! Vous m’imaginez ? Voilà des mois que je me cache comme un rongeur des yeux de cette grande brèche, tout ce temps pour ce moment, et maintenant je devrais me laisser impressionner par la petite salopette. Tape en rythme, ça va l’occuper.

« Maman.. »
La porte me gobait enfin et je me retrouvais nez à nez avec ma sœur.
Je me demandais pourquoi elle dormait ici mais je me serais probablement vue répondre que j’étais bête de ne toujours pas savoir lire l’heure. Puis elle m’a parue vraiment étrange. J’osais alors lui demander si elle avait perdu son thysania agrippina pour être dans cet état. Elle était allongée. Entièrement sous le plaid son corps marquait de lentes ondulations, comme pour s’extirper. Je la laissais faire, quand on est malade, on ne supporte plus ses vêtements.

Sensation.. pour le moins déplaisante, mais la hola dorsale ne suffit pas. Tord. Tords-toi. Encore. Une craquelure se forme sur la marbrure et bientôt les stries de kératine auront totalement recouvert les volutes de ma peau ; aussi belles qu’un

delta de Moselle. Chacune d’elle s’arrache comme vous tirez avec vos dents sur les copeaux morts de vos lèvres d’hiver. Sans lèvres mais je rêverais d’avoir vos dents bien alignées. Et si je n’ai pas de pattes je sais m’en sortir sans hâte.

Ses mouvements se font de plus en plus précis, mais c’est quand qu’elle arrête son cirque. Pourtant je reste cloîtrée dans le coin de l’armoire, croyant sentir en danger proche. Je devrais l’avertir aussi mais il semble qu’elle ne m’entendrais pas. Soudain, en oscillant et s’allongeant, un long tube écaillé fendit les rangées de manteaux. Et à travers la penderie, par les brèches laissées vides, un œil jaune fendu vint frapper mon regard, mon cerveau et mon cœur et je m’effondrais sur le carrelage. »

*Un conte sonore de Marie-Sarah van der Pol à découvrir sur www.cuomo.foundation

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